Mercredi 23 Janvier 2008

La sensibilité individualiste

Georges Palante est l'auteur de ma citation préférée : « L'individu reste la source vivante de l'énergie et la mesure de l'idéal ». Cette phrase résume à elle seule la philosophie de Palante, encore fortement méconnue de nos jours, même si les éditions CODA réalisent depuis quelques années une réédition de ses oeuvres complètes. A celles-ci ajoutons la récente édition des Mille Et Une Nuits de deux excellents textes de Palante : La sensibilité individualiste suivi de Anarchisme et individualisme. Dans ces deux textes, Palante nous expose son individualisme, vu comme une sensibilité propre à l'opposé de tout dogme y compris de ces dogmes qui s'inspirent justement de l'individualisme pour en faire une théorie politique (exemple : le dogme anarchiste ou le dogme libéral). Car Palante, citant avec abondance nombre d'oeuvres littéraires, démontre avec clarté l'opposition éternelle entre l'individu et la société. Il explique comment l'individualiste - éternel rebelle - est l'ennemi de tout ce qui écrase l'individu et comment il - éternel insoumis - lutte contre les filets de son environnement social. Nihiliste social, l'individualiste ne croit pas au progrès social, la vertu de l'action collective, pas plus qu'en les icônes et autres idoles rassemblant et menant les groupes comme autant de bergers avec leurs troupeaux. Pessimiste social, l'individualiste sait que son combat contre la société est perdu d'avance, car l'inertie et la pression qu'exercent les groupes sociaux font qu'un combat de front de l'individu ne mène qu'à son écrasement par le groupe le jugeant comme une menace pour sa cohésion. Le combat individualiste est donc une résistance de tout les instants, agile, discrète qui ne peut être semblable à aucune autre, tant chaque individu est différent. Aussi, Palante nous conduit en guise de résistance - comme Han Ryner - vers un art de vivre, une culture de son jardin, une manière d'être à soi sans appartenir aux autres. Deux textes sur l'individualisme absolument essentiels, pour ne pas dire inégalés.

Mardi 3 Juillet 2007

La révolution du libre ?

Et si rien n'obligeait le concept du logiciel libre à s'appliquer uniquement à l'informatique ? Et si la mentalité du mouvement du logiciel libre en se généralisant se diffusait dans la société ? Et si le modèle d'organisation du logiciel libre s'appliquait à celui de la société dans son ensemble ? Telle est la thèse de l'article de Leo Babauta sur le site Lifehack Open Source Life: How the open movement will change everything, dont on peut trouver une traduction sur le site Framasoft. Ecole, gouvernement, entreprise, loisirs, argent, internet, le concept du libre appliqué au quotidien pour une vie libre ? Pourrait-on y voir une résurgence appliquée des rêves des anarchistes (pacifiques) des siècles précédents ?

Samedi 9 Juin 2007

Dig your own Hole... ou le retour du chat

Un soir en rentrant chez moi, alors que je montais les escaliers menant à mon appartement, je crus - l'espace d'un bref instant - apercevoir devant ma porte une petite forme fugitive animale glisser dans les ombres. Intrigué, me demandant si j'avais rêvé, je continuais à m'approcher. Alors arrivé au seuil de ma porte, je trouvais une minuscule feuille de papier, roulée en boule et pas plus grosse que le plus petit des dés à jouer.
M'installant chez moi, j'entrepris de dérouler la feuille qui me dévoile une étrange écriture :

Ici on m'a dit " Tu as de la chance de vivre ici, parmi nous, fait comme nous, creuse ton propre trou. " J'ai répondu : " Tout porte à croire que je me trouve dans un cimetière, aussi beau soit-il, je ne veux pas creuser ma propre tombe. "
Ici, on m'a dit " Bienvenue, tu as maintenant la chance de travailler avec nous, creuse ton propre trou." J'ai répondu " Si je suis chez vous c'est seulement parce que je dois manger. Si je veux bien creuser c'est pour vous, mais de ce terrier je n'en voudrai jamais aucun trou. "
Car... " Si je dois manger c'est pour continuer à aller plus loin, et si je dois creuser pour moi ce n'est pas une fosse où m'enterrer mais plutôt une brèche par laquelle m'échapper, car - pardonnez moi mes frères - votre monde et vos modes me sont étrangères, pour moi elles ne sont qu'un pis-aller pour un ailleurs vers lequel je veux m'en aller. "


Ces mots résonnèrent dans ma tête toute la nuit. Je présentais de qui ces mots avaient pour origine. Cela ne tarda pas à m'être confirmé, puisque le lendemain matin à l'aube, au détour d'une ruelle, deux yeux félins me fixèrent le temps d'une phrase : " Celui qui oublie ses rêves est condamner à vivre comme un somnambule ".
Je voulu répliquer mais j'étais déjà seul. Malgré qu'il n'y avait maintenant plus à douter de son retour, c'est l'esprit plein d'interrogations que je continuais mon chemin. Mais ce que j'ignorais c'est que n'allais pas tarder à comprendre ce que signifiais son brusque retour.

A suivre...

Lundi 28 Mai 2007

Parce que

Désormais, sur ce site, vous trouverez deux logos ne portant pas le nom de ZoneL.

Une fois n'est pas coutume, je décide de refouler son aversion naturelle en l'appartenance d'une quelconque forme collective, et acte ma sympathie et mon soutien à ces deux associations.
Pourquoi ? Parce que l'une d'elle défend et promeut le logiciel libre : parce que je crois que dans notre société informatisée, la liberté, l'échange et la créativité de chacun ne peuvent durablement reposer que sur une ouverture des systèmes informatiques. Parce que j'estime que le système GNU permet justement cela en ce sens qu'il est avant tout un système social fondé sur une éthique du respect intégral des libertés de chacun : créateur et utilisateur. Parce que beaucoup d'éléments de mon éthique personnelle sont également celles de la philosophie du système GNU.
Également parce que une de ses associations défend la liberté d'expression en défendant celle de la presse, puisque cette dernière est l'émanation de la première. Parce qu'on ne peut pas en effet attendre de défendre la liberté de la presse avant qu'on nous l'enlève. Et parce que comme dirait Tarkovski : Le plus important est la liberté de l’information que l’homme doit recevoir sans contrôle. C’est le seul outil très positif. La vérité non contrôlée est le début de la liberté.

Lundi 7 Mai 2007

Stallman (suite)

Lu sur Framablog :
En introduction de Free Software, Free Society, une collection d'essais et de conférences de Richard Stallman, publiée par GNU press, Lawrence Lessig, professeur de droit à l'université de Stanford, déclare que "Chaque génération a son philosophe - un écrivain ou un artiste qui saisit l'imaginaire du moment. Parfois, ces philosophes sont reconnus en tant que tel ; souvent, il faut des générations pour faire le rapprochement. Mais reconnu ou non, une époque est marquée par les gens qui expriment leurs idéaux, que ce soit dans les murmures d'un poème, ou dans le grondement d'un mouvement politique. Notre génération a un philosophe. Ce n'est pas un artiste, ou un écrivrain professionnel. C'est un programmeur."

Et il se trouve que je suis plutôt d'accord, notamment à la lumière de quelques citations (traduites) de R. M. Stallman himself trouvées dans la suite de l'article :

"Cela ne concerne pas l'argent", dit-il, "cela concerne la liberté. Si vous pensez que cela concerne l'argent, vous n'avez rien compris. Je veux utiliser un ordinateur librement, pour coopérer, pas pour restreindre ou interdire de partager. Le système GNU/Linux a obtenu du succès avec plus que cela. Le système est devenu populaire pour des raisons pratiques. C'est un bon système. Le danger réside dans le fait que les gens vont l'aimer parce qu'il est pratique et qu'il va devenir populaire sans que personne n'ait la plus vague idée des idéaux qui sont derrière, ce qui serait une manière ironique d'échouer."

Ou encore: "Si vous n'avez pas la liberté pour principe, vous trouverez toujours une bonne raison de faire une exception. Il y aura toujours des moments où, pour une raison ou pour une autre, il y a un avantage pratique à faire une exception."

Vendredi 4 Mai 2007

Sylvain Tesson

En ces temps étouffant du carnaval rituel et bêlant de la politique, à tous ceux qui voudraient s'en évader, je ne saurais trop leur conseiller la lecture des livres de l'écrivain voyageur Sylvain Tesson. En guise d'illustration je vous donne les dernières lignes de l'Axe du Loup, ouvrage dans lequel il reprend l'itinéraire des évadés du goulag de Sibérie jusqu'en Inde à pied :
« L'essentiel est de comprendre que l'évadé politique est nécessaire à l'Histoire. Il prouve qu'aucun barbelé n'est infranchissable, qu'il y a toujours une faille dans le rempart, qu'aucun bourreau n'est sûr de retrouver son prisonnier à l'aube, que le poteau d'exécution reste parfois sur sa faim, qu'aucune idéologie ne réussira jamais à cadenasser quiconque et qu'aucun dogme affidé à cette idéologie ne sera capable d'empêcher les hommes de partir regagner leur Liberté, ce pain de l'âme, aussi nécessaire à la vie que le pain du ventre. »

Jeudi 19 Avril 2007

Un billet... de vote

Lorsque tous les cinq ans on nous autorise à choisir un nouveau roi, je reste sans voix. Qu'auriez-vous donc à répondre si, étant allergique à l'alcool, on vous demandait quelle est votre marque de vin préférée ? Penseriez-vous que la question vous permet réellement d'exprimer votre véritable préférence ? Le dilemme est donc : quelle réponse apporter à une question déjà biaisée sans trahir le sens de sa pensée ?
Dimanche prochain je serai comme toutes les autres fois qu'il faut voter : pas plus avancé dans l'expression de mon non-choix à fournir. Ce dimanche là, avant d'aller porter aux urnes les cendres de ma foi envers le droit de suffrage, j'irai faire un crochet par la rue Elisée Reclus. Par ailleurs, il se trouve que le bureau de vote local se tient cette année dans mon ancien lycée. Juste avant d'aller rejoindre l'office de la longue procession des votants, j'irai flâner dans le parc de mon ancien établissement scolaire que j'ai quitté il y a de cela tout juste 10 ans. J'irai ainsi, seul, à travers les allées bordées d'arbres, méditer sur ces années écoulées, renouant avec les anciens souvenirs et me recueillir à l'ombre de la nostalgie. Et puis quand le moment sera pour moi venu, j'irai porter mon incertitude à l'isoloir. Peut-être serai-je alors inspiré de glisser dans l'enveloppe le résultat de l'expression d'un véritable choix personnel : un brin d'herbe cueilli dans le parc. A moins que devant la salle de vote, il ne me revienne à l'esprit l'ancienne tentation de sécher l'atmosphère des lieux, comme cet adolescent qui tant de fois a ressenti en ces lieux comme un enfermement absurde et qui, cherchant maladroitement le sens profond des choses, avait l'intuition qu'il ne les trouverait pas ici. Comme disait d'ailleurs une série télévisée de l'époque : la vérité est ailleurs.

Lundi 16 Avril 2007

Logiciel libre (bis)

Le 3 avril 2007, à l'ENST, s'est déroulée une intéressante conférence de Richard Stallman, dans laquelle le père du logiciel libre - dans un style fidèle à lui même - revient sur sa conception éthique du logiciel libre.
A télécharger ici au format (libre) OGG/Theora.

Enfin, un bref extrait de cette conférence :
« La liberté est quelque chose de beaucoup plus grand que d'avoir le choix entre quelques options fixes, la liberté veut dire avoir le contrôle de ta propre vie.(...) Avoir le choix entre des programmes "privateurs" c'est pouvoir choisir ton maître. La liberté est de ne pas avoir de maître. »

Suivez mon regard sur l'actualité...

Jeudi 12 Avril 2007

Capital

Liapis Trubetskoi, groupe Bielorusse, vient récemment de sortir un titre intitulé Capital dont je conseille le superbe clip au visuel gargantuesque, réalisé par Alexey Terekhov : http://www.cosmosfilm.tv/movies/capital.mov.

Enfin, de ce clip, je citerai la conclusion de la très pertinente analyse qu'en tire le blog Obtusity :
« In 1867 Karl Marx wrote a powerful critique of capitalism called "Capital", in which he criticized the economic system for alienating and exploiting the working class. But most of the men implicated in this video aren't actually running capitalist societies - though all of them are subject to Marx's attack. Instead they hide behind big words like "democracy" to in fact pursue dreams of Napoleonic fame.
The video seems to suggest an aversion towards globalism with its crazy 7-headed conglomerate shilling horrible products and ideas from every corner of the earth. But the real problem is any one person, or group of people, attempting to force a single ideology on the billions of unique humans that live on this planet. In the finale the piggy bank-heart is destroyed and put back in the hands of the television viewer - the consumer. Having individual choice and spending money is OK - as long as we make educated decisions. »

Samedi 24 Mars 2007

Entrez dans la Zone

A l'occasion de l'édition poche du dernier livre d'Alain Damasio La Horde du Contrevent (Grand Prix de l'Imaginaire 2006), l'excellent La Zone du Dehors - précédemment chroniqué en ces colonnes - est réédité. Nouvelle couverture, livré avec un dvd, et un très riche site web d'où je tire, à l'attention des indécis ne l'ayant pas encore lu, la présentation du roman faite par Vincent Wahl :

« À Cerclon, colonie modèle installée sur un satellite de Saturne, vivent 7 millions d’exilés d’une Terre presqu’anéantie par les guerres. Dans cette société utopique qui veut réaliser concrètement l’égalité des chances et la fluidité de la démocratie d’opinion, on travaille peu, on se distrait beaucoup, un bon tiers de la population est payé « pour être agréable aux autres », le confort et le niveau technique font mieux que moderne, les multinationales, se nomment Défordre. La paix sociale est scellée par un classement généralisé des personnalités, des efforts civiques et des talents, réputé modèle de transparence, censé assurer l’allocation optimale des rôles sociaux, des emplois, des rémunérations. Les places de ce classement, les identités mêmes sont remises en jeu tous les deux ans, occasion d’une période d’instabilité organisée, suivie de grandes fêtes qui cimentent la société. La surveillance est totale, préventive, discrète. Insidieusement, l’artificialisation du milieu et des modes de vie envahit les corps, manipule les émotions, neutralise en douceur les énergies.

Comment provoquer le sursaut, réveiller la vitalité de l’être ? Seule une poignée d’opposants ressent les risques pour l’humain, se ressource dans la dureté et la liberté du Dehors, revendique, essaie de promouvoir, une vie adulte, autonome et responsable. Ses membres recherchent difficilement les voies de la résistance. Au moment où s’ouvre le récit, un groupe de militants décide de franchir le pas de la violence symbolique, ce qui permet à un pouvoir cynique et efficace de les rejeter sans appel dans l’enfer du terrorisme . La normalisation ne peut manquer de s’imposer, à moins que…

Une narration haletante, des personnages à la fois idéaux-typiques, et présents, vivants, complexes, et plus encore le monde imaginé par Alain Damasio très fouillé, très cohérent, complètement crédible font de cette épopée radicalement humaniste et exigeante une parabole des risques de dérives de la démocratie, dans un écho convaincant à l’actualité. Un livre de plaisir et d’indignation, d’enthousiasme et de fine pédagogie sur ce qui fait société. »

Vendredi 16 Mars 2007

La grande maladie du siècle

« J'écris ces lignes en pleine période électorale. Les murs sont barbouillés d'affiches de toutes les couleurs ou on s'en dit de toutes les couleurs, sans jeu de mots. Qui n'a pas son parti – son programme – sa profession de foi ? Qui n'est pas socialiste ou radical ou progressiste ou libéral ou « proportionnaliste » – le dernier cri du jour ? C'est la grande maladie du siècle, cette abnégation du moi. On est d'une association, d'un syndicat, d'un parti; on partage l'opinion, les convictions, la règle de conduite d'autrui. On est le mené, le suiveur, le disciple, l'esclave, jamais soi-même. (...) »

E. Armand L'Ère Nouvelle, n°46, mi-avril 1910

Vendredi 23 Février 2007

Logiciel Libre

« Le mouvement du Logiciel Libre a été fondé en 1984, mais son inspiration vient des idéaux de 1776 : la liberté, la communauté et la coopération volontaire. C'est ce qui mène à la libre entreprise, à la liberté d'expression et au logiciel libre. » Richard Stallman

Mercredi 17 Janvier 2007

Santiago

Dans un futur lointain, l'Homme essaime à travers la galaxie, colonisant système solaire sur système solaire, jusqu'à former un vaste ensemble de mondes civilisés et de réseaux d'échanges auxquelles s'assimilent (ou sont assimilés) les populations extra-terrestres rencontrées. Cette nouvelle civilisation galactique se nomme : la Démocratie. Aux confins de la sphère d'expansion de l'humanité existe la Frontière, un ensemble de monde semi sauvages, à demi inexplorés, sorte de far ouest spatial, peuplé d'humain et d'extra-terrestres, bandits ou chasseurs de primes, marchands ou contrebandier, explorateurs ou pionniers, prédicateur et autres marginaux. Dans cette fameuse frontière, un nom fait figure de légende : Santiago. On dit que sa mère était une comète et son père un vent cosmique... Ainsi parle la légende de Santiago, cet insaisissable et mystérieux criminel qui sévit depuis trente ans sur la Frontière Interne et dont la tête a été mise à prix par le gouvernement galactique pour une somme qui fait rêver tous les aventuriers de la galaxie. Néanmoins l'énigme Santiago demeure car malgré ses délits continuels personne ne l'a jamais vu. Au point que certain disent qu'il n'existe pas. Mythe ? Humain ? Monstre ? C'est ce que Sébastien Cain, ex-révolutionnaire devenu chasseur de prime, entreprend de découvrir lorsqu'un jour, sur la petite planète perdue de Keepsake, il reçoit la confidence d'un vieux barman qui lui donne l'adresse d'un homme qui saurait comment trouver Santiago...

Ecrit en 1986 par Mike Resnick, Santiago est un western galactique plaisant quoique de facture assez classique, si ce n'est l'étonnant dénouement du roman qui permet de rapprocher ce dernier d'un V pour Vendetta et d'un Serenity.

Mardi 7 Novembre 2006

Les Fils de l'homme

Adapté d'un roman de P.D. James , Les Fils de l'homme, film d'anticipation de Alfonso Cuaron est sorti en salle le 18 octobre 2006.
C'est l'histoire d'un non futur. 2029, voilà bientôt 18 ans qu'aucune femme n'a mis d'enfants au monde. Fait étrange autant qu'inexplicable, devant cette situation le monde sombre au fil des ans dans la folie, l'apathie et de désespoir. Le monde et les sociétés que nous connaissons s'embrasent et se désagrègent. Sans cesse plus nombreuses, violences, émeutes, guerres civiles s'emparent de l'humanité. Sans cesse plus nombreux également des flots de réfugiés viennent s'écraser aux portes des rares nations qui surnagent en s'enlisant dans des régimes de plus en plus totalitaires où la population locale résignée est maintenue dans l'obéissance à renfort de terreur policière, d'anti-dépresseurs et de parcs concentrationnaires pour les clandestins et réfugiés, comme c'est le cas en Angleterre où se déroule le film.

L'action débute quand retentit la nouvelle du décès accidentel du cadet de l'humanité alors âgé de 18 ans, ce qui met la population en émoi. Pour Theo plus rien de cela ne compte vraiment, ancien activiste reconverti en fonctionnaire, il paraît résigné à vivre au jour le jour, dans l'indifférence d'un avenir définitivement bouché. Son seul plaisir est désormais de rendre visite à son vieil ami Jasper et d'évoquer avec lui leurs glorieux combats… C'est alors que Theo est contacté par Julian, son ancienne compagne, chef d'une cellule clandestine. Julian demande à Theo d'obtenir des papiers pour une jeune femme de l'organisation, Kee, et de veiller à ce qu'elle quitte le territoire en sécurité avec un petit groupe de camarades. Theo avec hésitation accepte finalement en souvenir de leur amour et en échange d'une coquette somme. Très rapidement, Theo découvre que Kee n'a rien d'une fugitive ordinaire, elle est enceinte de huit mois, peut-être le seul espoir de l'humanité, un miracle que chacun guettait depuis presque vingt ans, mais aussi l'objet de convoitise de chaque camp, prêt à tout pour s'emparer d'elle et de son rejeton…

Ce qui frappe d'emblé dans Les Fils de l'homme c'est l'esthétique du film à la fois réaliste et violente. La violence omniprésente de 2029 est perçue d'autant plus brutalement qu'elle y est filmée avec un saisissant réalisme, en témoignent la plupart des scènes d'actions tournées " façon reportage " en long travellings ininterrompus et/ou camera sur épaule. Violence d'autant plus saisissante qu'elle prend part dans un monde qui fait écho au notre. Pollutions, mesures ultra sécuritaires, violences urbaines, terrorisme, avenir du monde, décadence, fin des utopies… tout cela pour mieux traiter à mon sens du thème central du film que certains désigneront par l'espoir, d'autres par la foi.

Car ce film nous montre un futur sans futur. Un futur dans lequel l'humanité a abandonné tout espoir. Sans espoir, sans aspiration vers un idéal, l'humanité sans rêve erre sans but, elle cauchemarde, organise sa propre destruction en créant son propre enfer. A ce propos on pourrait reprendre la phrase que Dante avait imaginé inscrite aux portes de l'Enfer : " Abandonnez tout espoir, vous qui pénétrez ici ". Or, dans le monde de 2029 où l'homme ne peut plus se reproduire, ce dernier ne dispose donc plus par conséquent de raison de bâtir. L'homme n'ayant plus de futur, il se sait condamné, il perd confiance, il s'abandonne lui-même, la mort comme seul horizon. De là le repli, la violence, la servitude.

La foi, ce fol espoir que rien n'arrête…Tout au long du film les relations des personnages principaux, Theo, Julian et Kee, sont des relations de foi, chacun ayant foi en l'autre. Un lien à tout à la fois fragile et fort qui les pousseront tour à tour à avancer vers un futur incertain. Un lien qui semble dérisoire face au déferlement de violence dirigé vers eux et qui les menace à chaque instant. C'est pourtant cette foi qui va réaliser l'improbable. Le parcours de Theo est également symbolique d'un retour de la foi, puisque Theo sera amené à faire face à ses démons jusqu'à retrouver foi en lui, en son humanité et au final retrouver sens et espoir en l'avenir de l'humanité...

Mercredi 1 Novembre 2006

Note de lecture fortuite

Plutôt que de vous écrire un compte rendu de La mentalité du révolté (1) de Georges Palante, je préfère plutôt ajouter – autant en guise d’illustration que de rapprochement spirituel – la découverte fortuite d’une citation de Tadeusz Kantor au sujet de l’art et de la liberté :

« La liberté de l’art n’est un don ni de la politique ni du pouvoir. Ce n’est pas des mains du pouvoir que l’art obtient sa liberté. La liberté existe en nous, nous devons lutter pour la liberté, seuls avec nous-mêmes, dans notre plus intime intérieur, dans la solitude et la souffrance.
C’est la matière la plus délicate de la sphère de l’esprit. »



(1) Article initialement paru dans la Revue du Mercure de France en 1902 et repris en 2004 dans Œuvres Philosophiques du même auteur aux éditions Coda

Dimanche 13 Août 2006

La zone du dehors

La zone du dehors est un roman de science fiction écrit par Alain Damasio à la fin des années 90 et édité à partir de 2001 aux éditions Cylibris. Cet ouvrage constitue le premier livre de l'auteur.

Le Cerclon…
Dans un futur proche, une autre guerre mondiale a dévasté la planète. Tirant leçon des expériences des systèmes sociaux précédents, des savants ont conçu sur un satellite de Saturne une Utopia spatiale. S'inspirant des succès et des enseignements terriens de la démocratie, des lois économiques, de la psychologie, et des derniers aboutissements de la science, ces scientifiques ont conçu une cité parfaite : le Cerclon.
Société hyper-sécurisée, hyper-confortable et hyper-acceptée par une population de sept millions d'habitants qui vivent encore dans le souvenir des récentes horreurs terriennes que leurs parents ont subies avant de venir s'installer ici. Dans la société du Cerclon, chacun a sa place et cette place (correspondant à un nom, profession, logement…) est calculée au travers d'un réseau informatique en fonction des votes appréciatifs des gens avec lesquels l'individu est en relation. Cette hiérarchie toute puissante, au travers de laquelle tout le monde vit au dépend de tout le monde, est appelée le Clastre. Ainsi, grâce à ce système, chacun dans la société dispose d'une place " juste ", " logique " et " incontestable " car justifiée par tous du fait de la participation de chacun. Ce faisant, le système politique ultra-démocratique omnipotent et insidieux que représente le Clastre est (presque) sans contestation, car la démocratie est maintenant considérée non plus comme le moins pire des régimes, mais désormais comme le meilleur et l'indépassable entre tous. C'est dans cette mentalité de " fin de l'Histoire ", que le gouvernement cynique de la cité gère au quotidien le bonheur encadré et programmé de ses citoyens, avec - entre autre - son système informatique omnipotent, des multiples bases de données, ses agents intelligents, ses cameras omniprésentes, ses drones, sa manipulation des flux d'informations, ses contrôles d'accès biométriques, et ses tours panoptiques dans lesquelles chaque citoyens peut à loisir observer n'importe qui dans la cité. Ainsi, l'ensemble des agissement des citoyens sont enregistrés, analysés, pris en compte, et manipulés afin que chacun " selon ses besoins " se sente bien et puisse obtenir satisfaction à ses désirs en offrant à lui une incroyable subtile diversité de choix en terme de loisirs et d'occupations. Dictature luxeuse de la majorité, pour la majorité. Société soigneusement contrôlée jusque la discrétion apporté à ce contrôle. Programme de vie normalisé au confort optimal et immédiat. Mais tout cela a un prix que le gouvernement s'emploie à faire oublier...
Face à cette hydre sans visage, où chaque citoyen est à la fois complice et victime, se dresse la Volte, groupuscule clandestin d'individus révoltés contre le système Cerclonnien. La zone du dehors est le récit de leur révolution, de leur succès et de leur échec.

…et la Volte
Se révolter contre qui ? Contre quoi ? Quand le système est accepté par la majorité. Quand l'aliénation se réalise sans heurt ni violence visible ? Quelle légitimité à se révolter lorsqu'on mange à sa faim alors que sur la Terre irradiée et dévastée par les conflits on lutte encore pour survivre en regardant avec envie les micro colonies dans les étoiles ? Que proposer face à un système politique vu comme l'aboutissement ultime de l'humanité, alors que dans le même temps on constate le rapetissement de l'individu jusqu'à son apathie mentale dans piègé dans un confort matériel normalisé. Quelle alternative de société face au Clastre, ce système démocratique de gestion sociale à l'apparence " juste " induisant insidieusement l'acceptation du conformisme et du nivellement de chacun. Comment sortir d'une minuscule prison dorée construite isolée en orbite de Saturne sur un immense rocher ferrugineux constamment bombardée de météorites ?
Telles sont les questions auxquelles tentent de répondre la trame de ce roman de SF. Pour ce faire, l'auteur émaille son récit et ses reflxions de références philosophique (Nietzsche, Deleuze, …), allié à un style à la fois percutant et envolé, ainsi que l'évolution des cinq protagonistes hauts en couleur ; les cinq membres fondateurs de la Volte, chacun symbolisant un point de vue, une sensibilité de la révolte. Outre les multiples rebondissements, on retiendra surtout la saisissante description du Cerclon et de l'existence subtilement asphyxiée de ses citoyens dont les apparences s'emploient à induire e contraire, tout cela revoyant en de multiples échos à de notre propre société. Parmi tant d'autre, on pourra aussi noter le tête à tête entre le " leader " de la Volte (qu'on peut considérer comme le personnage central du récit) et le cynique président de la démocratie Cerclonnienne.

Voilà un livre qui ne peut pas laisser indifférent, ne serait-ce qu'au niveau du style d'écriture. Damasio écrit avec une virulence et une profondeur ébouriffante. A l'image des Voltés contre le Cerclon, au lecteur les mots fusent, les idées s'entrechoquent, les descriptions frappent l'esprit. On pourrait parfois reprocher dans ce style heurté quelques inégalités de rythme, mais globalement la lecture reste passionnante car véritablement originale. Tout à la fois roman de science fiction, récit philosophique, et réflexion politique, il souffle sur ce livre un furieux appel à la liberté. Si vous aimez tout à la fois Nietzsche et Révolte sur la Lune de Heinlein, ou bien si vous aimez tout simplement la SF, alors foncez sur La zone du dehors.

Mercredi 31 Mai 2006

La voix sans voix, ou la deuxième parabole du chat

La route continue, le périple ne s’arrête pas. Le chat toujours aussi clandestin, à la faveur de la nuit, se glisse sur les bateaux à quais. De port en port, de galère en galère, telle est la définition de cet l’individualiste précaire. Toujours en mouvement, il espère un jour accoster dans un Libertalia personnel. Mais la route est longue et les évènements incertains. Pour qui à la volonté de parvenir à ses aspirations il y a le souffle de liberté que procure l’intime confiance en soi. Ce souffle met l’individu en mouvement et par conséquent le détache de l’enracinement de l’époque. Il est précaire car détaché d’un monde social qui ne symbolise pour lui, au mieux, qu’un moyen transitoire autant qu’une gêne, sinon une vague indifférence. Sociable mais pas social, la volonté d’indépendance et le refus d’implication dans le jeu social de l’oubli de soi lui vaut la méfiance des groupes ; ce qui le rend d’autant plus précaire qu’il ne répond pas aux chants de ces sirènes collectives. Alors, sa précarité se symbolise par ce mouvement, de port en port, de galère en galère… Mouvement autant échappatoire que libératoire, cet être se sent clandestin de ce monde dont la servitude promise ne lui convient guère. Il suit ainsi sa voie intérieure en choisissant l’embarquement continuel, la quête perpétuelle, de port en port, de galère en galère.

Un soir, sous la pleine lune, le chat suspend un temps son périple, et s’improvise philosophe. Il détourne son regard de la contemplation de l’océan, et sur ce toit surplombant ce port, il se met à parler de sa vérité intérieure :
Aujourd’hui, je voudrais tenter de réparer une entorse à la vérité. Aujourd’hui, j’aimerais montrer une certaine injustice. Aujourd’hui, je voudrais vous parler de la voix de ceux qui sont ici et qu’on oublie de parler. Ici je voudrais discuter de ceux qu’on n’entend jamais dans la société mais qu’on ne peut ignorer. Aujourd’hui, je voudrais vous parler de ceux qui sont sans voix dans la cité.
Sans voix pour s’exprimer, sans voix pour représenter dans une assemblée, sans voix pour manifester. Ici je voudrais vous parler de l’infinie minorité, de celle qui jamais n’a le droit de siéger ; elle qui ne compte pas dans la collectivité, celle qui ne peut pas s’exprimer par ce biais là ; la voix que jamais on entendra ici ou là.
Et pourtant cette voix est là, elle existe toujours. Cette voix est infinie minorité car elle est absolue particularité. Cette voix n’est audible que par celui qui la porte en elle. Toi ou Moi. Mais cette voix, notre voix, ne se confond pas. Il n’y a que Toi ou Moi pour entendre chacun notre propre voix. Cette voix ne cesse en nous de couler, source vive qui trace cette voie que Toi ou Moi sommes seuls à pouvoir observer.
C’est cette voix qui nous fait lever les yeux vers le lointain et qui nous murmure « pourquoi pas ». C’est cette voie unique, dont soit nous nous détournons, soit nous tachons d’emprunter parmi les échos assourdissants de la vie. Cette voix qui suggère qu’on le veuille ou non. Cette voix est la notre et ne pourra être confondue avec quiconque, ni même qu’on ne pourra jamais nous arracher. Jamais elle ne sera généralité, partagée ou volée. Cette voix est notre. C’est Toi. C’est Moi. Une voix que nous nous efforçons de reconnaître en chacun. Une voix qui porte nos actes vers l’extérieur mais qui reste tapie en notre fort intérieur. Un cadeau sans prix, un trésor qui ne nous quittera jamais, qu’on ne nous enlèvera jamais, seulement nous la faire oublier ou négliger d’écouter. Cette voix est notre intériorité, celle qui fait notre spécificité, le mouvement qui nous amène à nous bâtir, à apprendre et découvrir. Vibration intérieure qui nous pousse vers l’extérieur, c’est aussi la voix qui cite pour nous la beauté. C’est la voie de la valeur du Toi ou du Moi, car c’est cette voix que nous reconnaissons, apprécions et respectons à nous même comme à autrui. Tellement présente et indispensable qu’on l’oublie parfois comme une vérité absolue, réel comme le soleil sur notre peau nue. C’est ce qui nous fonde en tant que minorité élémentaire et unique, c’est cette harmonie invisible qui nous rend perceptible sur le chaos du monde et qui nous appelle – pour nous réaliser – à le parcourir et s’en détacher.

Mardi 9 Mai 2006

Morale, science et art

Ci-dessous un extrait de La Sagesse Qui Rit de Han Ryner :

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Dimanche 26 Février 2006

Pauvre individu !

Pauvre individu ! Aux pieds de ta mère tu vois ton père et tes frères rejoindre les hommes rassemblés pour la guerre. Pauvre individu ! Au fond de ton lit tu entends les sanglots et les appels à la vengeance des femmes. Pauvre individu ! Ecoute les paroles des prêtres t’apprendre ce qu’il faut croire. Pauvre individu ! Ecoute ton maître d’école t’enseigner ce qu’il faut savoir. Pauvre individu ! Au dessus de ta tête flottent sévèrement les autorités qui te rappellent ce que tu es, où tu te places et ce que tu dois faire et ne pas faire. Pauvre individu, à peine adulte et déjà courbé sous le poids moral d’innombrables tuteurs menaçant chargés de savoir mieux que toi ce que tu es et où tu vas…
A la guerre ! Pauvre individu ! Uniforme parmi les uniformes, sombres silhouettes pressées sous un drapeau et sous un ennemi invisible à haïr. A dessus de ta tête les bruits de canons, des clairons, des porte-voix des généraux. Pauvre individu ! Où es-tu ? Tes biens fondus en symboles d’outils de travail dorés destinés à orner les monuments et les bureaux des politiciens, et toi à gratter la terres à mains nues. Pauvre individu ! Courbé par le labeur, tu vois les cercueils de tes enfants défiler dans l’aube. Pauvre individu ! On te dit que ton sang, ta souffrance et ce vide c’est pour le bien de toutes ces choses au dessus de ta tête : tous ces drapeaux et ces symboles resplendissants par la teinte de ton sang et de tes larmes.

Pauvre individu ! Les siècles passent, les révolutions se font avec ta souffrance, mais ton nom n’apparaît jamais dans les livres qu’on appelle Histoire et qu’on enseigne aux enfants pour leur apprendre tout que qu’il faut savoir, respecter et craindre. Pauvre individu ! Que de changements et toujours quelqu’un au dessus de toi, à craindre et à obéir. Quelqu’un pour t’emmener à la guerre tuer des gens que tu ne connais pas mais que tu dois haïr. Quelqu’un pour voler tes biens, et te dire comment élever tes enfants. Quelqu’un pour te dire qui tu es et ce que tu dois. Pauvre individu ! Tes tourments ne semblent pas avoir de fin. D’époques en époques, de siècles en siècles, tu dois encore baisser la tête sous l'ombre d'un nouveau maître.

Pauvre individu ! Tu dois encore de plier à la multitude de tes semblables - Majorité. Tu dois encore participer à ces messes où ta voix se mêle à celles des autres, où on te dit de ce résigner, où on te presse de craindre, où ton offrande est imposée, où on te dit qu’aujourd’hui est mieux qu’hier et où tu acceptes volontiers toutes les autorités qu’on te met encore et toujours au dessus de ta tête respectueusement baissée. Car c’est pour ton bien, on te le répète encore et encore.

Pauvre individu ! Pourtant tu ressens de la joie lorsque tu t’accomplis. L’amour d’une personne, la compassion, l’entraide, l’amitié, la fierté, le rire… Tout ceci est ce que toi seul ressens. Tout ceci n’a un sens que pour toi, individu. Elémentaire vérité, que depuis toujours on te martèle incessamment d’oublier au nom d’impossibles chimères collectives.

Pauvre individu ! Tant d’efforts pour que tu en viennes à justifier ta négation et ta dissolution au sein d’un grand tout. On voudrait te faire croire que tu es semblable à la masse, mais rien, ni personne n’est identique à toi même. Ton univers intérieur est unique et seulement celui-là prévaut. Il n’y a rien au dessus de toi. Rien d’autre ne compte au dessus de toi-même. Ceux qui te disent le contraire sont soit des hypocrites, soit des naïfs, soit des criminels. Plongé dans le quotidien, seuls tes actes sont réalités car toi seul existe réellement et non pas ces vains symboles qu’on t’agite sous le nez pour te faire marcher dans le sens de ceux qui voudraient te manipuler. Pauvre individu ! Tu es si loin d’être pauvre. Tu es la mesure, l’unité qui façonne la réalité. On voudrait encore te le faire oublier ! Tu es le seul élément spécifique, tangible et immuable qui traverse tout les siècles de l’humanité. Les époques passent et les mensonges au dessus de ta tête changent comme les nuages vaporeux ne devraient jamais te faire oublier toi seul est réel. Grand individu !

Samedi 14 Janvier 2006

Honni soit-il

Il y a quelque chose de paradoxal dans la volonté de vouloir faire prospérer la culture en la fonctionnarisant, car une telle action revient au final à nier ce qui fait le terreau de toute culture : l’échange et la diversité.

Enfermer à grand frais la culture dans des centres « culturels » c’est quoiqu’on en dise la réduire à des lieux bien déterminés où seules des personnes bien autorisées sont habilités à exposer à d’autres personnes bien autorisées. L’échange en est d’autant plus réduit que le spectateur est cantonné à son rôle de récepteur et l’artiste à son rôle d’émetteur. Bref, échange d’autant plus restreint qu’il en est unilatéral. D'ailleurs, peut-on même encore parler d’échange lorsque le « récepteur » (le spectateur) en retour n’a quasiment aucune influence directe sur l’artiste piégé dans sa tour d’ivoire subventionnée donc quasiment totalement déconnecté d’un mécanisme de feed-back sur son travail ? La création ici n’est plus vu comme un lien dynamique entre le spectateur et le créateur - résultante réciproque à des besoins personnels -, mais comme une barrière volontairement hermétique séparant de l’un de l’autre au lieu de les rapprocher.

De même, la diversité culturelle est un lointain souvenir puisque l’individu spectateur est lambda, au plus une généralité numérique pris en compte pour de vagues besoins de statistique à un lointain ministère sous influence plus ou moins avérée à un quelconque mécanisme de démocratique directe. Quelle diversité pourrait dans ce cas apporter chaque individu spectateur ? Quelle diversité également pour l’artiste, plié à une réglementation, devenu agrémenté, labellisé, et reconnu d’utilité publique destiné à seulement s’ébattre dans le jardin clos du zoo de la culture d’exception où le créateur fait office d’espèce désespérément stérile en voie de disparition ? Quelle diversité est permise lorsque la culture déclarée est de fait logiquement codifiée et où les rôles de chacun sont distribués à l'avance ? Quelle plus grande négation la culture fonctionnarisée a-t-elle instillé sinon celle de faire croire que sans elle point d’art tant est que sa fonction est justement d’en instiller sa propre négation : se passer d’échange et de diversité véritable ?

Quelle autre erreur que celle d’avoir cru qu’on pourrait sauver une forêt millénaire en en faisant une exposition de bonzaïs clonés derrière une vitrine ? Avons-nous bien mesuré ce qui faisait l’essence de la création et de la beauté ? Au fond, quel autre affront aurions-nous commis à nous-même sinon d’honnir la culture en croyant qu’elle pourrait un jour mourir ? Aurions-nous oublié qu’au fond, il n’existe seulement de culture que d’homme et d’autant de cultures que d’individus ? Mais encore faudrait-il vouloir ce dernier… libre.

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